Raconter l’histoire du fanzine Mercury, quelque 33 ans après sa disparition relève de la gageure. Je vais toutefois m’y efforcer, ne serait-ce que pour combler de nombreuses lacunes, réparer quelques injustices et expliquer enfin les raisons de sa disparition. Néanmoins, faute d’avoir pu conserver tous les documents et courriers de l’époque, il se peut que je commette des oublis sinon des erreurs. Ceux et celles qui furent, à quelque titre que ce soit, les artisans et les lecteurs de cette publication sont bien évidemment invités à me les signaler. J.P. F.

L’histoire de Mercury commence de façon curieuse par un séjour à l’hôpital (pour cause d’oreillons) suivi de quelques semaines de convalescence puis d’une courte période de chômage découlant de ma décision de changer d’employeur. A l’époque, j’avais publié mes premières nouvelles dans quelques uns des fanzines d’alors, à savoir Gaudéamus et Perspectives -ces deux-là pas vraiment spécialisés dans la science-fiction -, puis Lunatique, de Jacqueline Osterrath, Atlanta, de Michael Grayn et Lumen de Claude Dumont.

Par un petit entrefilet dans la revue Fiction, j’apprends la naissance d’un nouveau fanzine que lance Françoise Brecht depuis La Chesnaye, dans l’Indre. Je prends aussitôt contact avec elle et lui adresse un texte. Le numéro 0 de Mercury arrive à mon domicile. Suit assez vite le numéro 1. Ensuite...

Dans le même temps, allez donc savoir pourquoi, - peut-être le désœuvrement dû à mon inactivité passagère -, l’idée de fonder mon propre fanzine commence à germer. Mais, pour réaliser un tel produit à une époque où le Net ne figure même pas dans les rêves des auteurs de science-fiction, encore faut-il disposer d’une liste de lecteurs potentiels et d’un minimum de matériel de reproduction pour le réaliser (deux méthodes étaient alors envisageables : le tirage à l’alcool ou le tirage à l’encre, autrement dit la ronéo, terme un peu abusif puisqu’il s’agit d’une marque, mais qui est passé malgré tout dans les mœurs). Or je ne dispose d’aucun listing et moins encore d’appareil à reproduire.

Qu’à cela ne tienne ! J’effectue dans un premier temps la tournée des fournisseurs et j’acquiers pour pas trop cher une ronéo à manivelle. Je n’imaginais évidemment pas la galère que ce serait à l’utiliser. Heureusement, cet achat me met en contact avec un employé du revendeur. Je ferai appel à ses services dès le numéro 1-2 afin de pouvoir disposer, presque gracieusement, d’un appareil électrique... jusqu’à ce que je puisse acheter une rex rotary beaucoup plus performante.

Les confrères fanéditeurs m’ayant communiqué des adresses d’auteurs et de lecteurs potentiels, la conception d’un premier numéro peut commencer. J’ai déjà donné un nom à mon fanzine : Comète. Il lui manque un illustrateur - en particulier pour la réalisation de la couverture. Mais j’ai la foi et, sur ma machine à écrire Adler, maîtrisant à peine les subtilités du stencil, je me mets à l’ouvrage.

C’est alors que Françoise Brecht m’annonce qu’elle interrompt l’édition de son Mercury.

Ma décision est vite prise. J’ai tout à perdre ou tout à gagner en lui proposant d’en assurer la succession. Tout à perdre parce que je devrai fournir gracieusement 4 numéros à ses abonnés qui ne renouvelleront peut-être pas leur cotisation le moment venu. Tout à gagner si je tiens jusque là et leur propose un objet à leur convenance.

Le numéro 0 est déjà presque prêt. Reste cependant à régler un certain nombre de détails afin que ceux qui se sont abonnés à Comète ne s’étonnent pas de recevoir un numéro sous l’appellation Mercury.

Un éditorial est rédigé afin de clarifier la situation. Il annonce tout à la fois la naissance et la mort du Comète prévu - qui deviendra le support d’un concours annuel - et la renaissance de Mercury managé par une nouvelle équipe. L’avenir ne sera cependant pas tout à fait conforme aux prévisions. Mais des intentions aux actes, la marge est grande, surtout lorsque l’une des composantes de la direction du fanzine habite à plusieurs centaines de kilomètres du lieu de réalisation, et alors que les autoroutes sont quasi inexistantes dans notre pays.

Le numéro 0 de Comète-Mercury sort finalement à la fin de l’année avec l’œil de Mercury en couverture et l’appellation Comète en page une. Trente-huit pages pas très reluisantes à cause de cette satanée machine à manivelle et des marges trop réduites. Il a été dactylographié dans la cuisine de la cité Michelin où j’habitais alors [au 90, de la rue Verlaine, à La Plaine, dans la banlieue de Clermont-Ferrand, autrement dit là où je suis né et où je continuais de vivre depuis la mort de mes parents], tiré au même endroit, agrafé et expédié par mes soins. Le tirage - de mémoire - n’a guère dû dépasser 70 ou 80 exemplaires et les frais d’envoi se sont avérés onéreux : un détail d’importance qu’il faudra impérativement corriger. Mais les dés sont jetés.

Ce numéro 0 est néanmoins marqué par plusieurs rencontres décisives pour la suite du fanzine. Par l’intermédiaire d’une annonce parue dans la revue Fiction (des éditions Opta), j’entre en contact avec Gérard Temey, étudiant en psychanalyse à la Fac de Clermont-Fd. Enthousiaste, il se propose de collaborer à la réalisation de Mercury dès le numéro à venir. Et comme le plus souvent une rencontre en entraîne une autre, Jacques Chambon, un étudiant en lettres classiques, se joint à nous par le hasard de la projection au Cinémonde de L’effroyable secret du Dr Hichcock de Riccardo Freda, depuis l’un de mes films cultes.

Pour en finir avec ce numéro de lancement, je dois préciser encore que les illustrations, calquées sur stencil - une opération délicate et aussi hasardeuse que peu concluante - sont pour deux d’entre elles l’œuvre de Piero Prosperi, l’un des auteurs italiens que j’ai pu contacter et qui a répondu à mes lettres. Piero m’a adressé par ailleurs un article sur la situation de la SF en Italie. Traduction laborieuse. C’est en effet ma première expérience en la matière et je n’ai jamais appris l’italien autrement que dans mon enfance, par le biais de dialogues glanés au hasard des contacts que mes parents entretenaient avec d’autres transalpins, émigrés comme eux durant les années 20.

Le numéro 1-2 (lire 1 + 2), numéro double de 66 pages, est daté de janvier-février 1965. Sa couverture est identique à celle du numéro 0 mais, cette fois, la quatrième de couverture porte une illustration de Jacques Abeille. Elle est toujours réalisée par calquage sur stencil, mais Gérard Temey, beaucoup plus habile que moi dans cet exercice, obtient un bien meilleur rendu et ce sera lui, désormais, qui effectuera la reproduction des dessins jusqu’à l’utilisation de stencils électroniques (à partir du numéro 11).

Par rapport au numéro précédent, l’évolution est phénoménale. La ronéo électrique s’est mise en route sur le bac à laver de ma buanderie, animée par l’employé dont j’ai parlé précédemment. J’assure encore la presque intégralité de la dactylo mais Gérard et moi commençons à penser. la mise en page en incrustant des dessins de J.P. Spetebroodt (autre étudiant clermontois) dans le texte. Nous effectuons une brève présentation des nouvelles publiées. Mais surtout, deux innovations de taille apparaissent.

La première concerne l’introduction de rubriques et de notules critiques (les fanzines d’alors ne publiaient que des récits et d’éventuelles petites annonces). La seconde réside dans un tout petit plus qui consista à recouvrir le dos de Mercury d’un ruban adhésif toilé qui cachait du même coup l’agrafage. Cela peut sembler dérisoire, mais la finition s’en trouvait grandement améliorée, au point que je me suis toujours demandé pourquoi les autres fanéditeurs n’y avaient pas songé.

Ce numéro 1-2 est en tous cas remarquable pour plusieurs raisons. En premier lieu, y figurent des auteurs comme Lino Aldani ou Suzanne Malaval que Fiction avait déjà publiés. Un certain Gabriel Deblander y fait son apparition avec un texte que la revue de chez Opta reprendra peu après. On la retrouvera encore quelques années plus tard dans un recueil de nouvelles édité, je crois, chez Robert Laffont. Depuis, je n’ai plus jamais entendu parler de cet écrivain belge qui proposait un univers aussi étrange que fascinant et qu’il serait dommage de ne pas redécouvrir. Et puis il y a La sonate au désert d’un certain George Kilian, c’est-à-dire Jacques Chambon qui sera plus connu dans les années futures comme critique, essayiste, traducteur, directeur littéraire enfin, mais qui, et je le regrette, doué d’un réel talent, écrit si peu que le nombre de ses nouvelles publiées doit se compter sur les doigts d’une main. Enfin, en y regardant d’un peu près, j’ai aussi retrouvé le nom de Christian Poslaniec. Les amateurs de polars doivent connaître.

Par ailleurs, ce numéro voit apparaître la première tentative de reproductions photographiques. Un échec provisoire dont est victime la sublime Barbara Steele du Raptus de Freda, atrocement défigurée qu’elle a été par la technique employée. Heureusement, la réhabilitation aura lieu dès le numéro suivant.

Ah ! J’allais oublier. Pourquoi un numéro double ? Tout simplement parce le volume traditionnel des fanzines de l’époque oscillait entre 30 et 40 pages. Ce numéro-là en faisait donc le double. Par la suite, ce fut quasiment la bonne mesure pour un numéro simple. Mais conservons aux événements leur ordre chronologique.

 

 

Avec le numéro 3 daté de mars-avril, Mercury, officiellement bimestriel, a déjà presque atteint sa vitesse de croisière. Il comporte 90 pages, soit plus du double du volume de ses confrères, pour un prix affiché de 3 francs. Il est tiré à 400 exemplaires (un nouveau record pour un fanzine). La couverture conserve encore son oeil mais sa mise en page a été modifiée. Gérard Temey se voit propulsé directeur-adjoint avec Françoise Brecht qui n’est présente que par pure forme. Incidemment apparaît une étrange information à propos d’une soi-disant thèse qu’aurait rédigé un certain Victor-Auguste Marchand-Bonnet. On reverra ce pauvre monsieur tenir à diverses reprises de curieux propos lorsqu’il ne sera pas vilipendé par la gente hargneuse de la rédaction. Un concours caché va naître. Curieusement, il n’y aura jamais le moindre gagnant.

Ayant reçu entre temps la visite éclair de Claude Seignolle, l’un de ses textes est publié dans ce numéro ainsi qu’une nouvelle de Marc Peyre, un auteur fantastique injustement tombé dans l’oubli (relire par exemple La ville entourée de grilles ou Le captif de Zour).

Mais les deux grandes nouveautés résident dans l’importance que prennent les rubriques - avec, en particulier, un premier long article de Jacques Chambon - et dans l’apparition de photos tirées à l’offset de la fac de lettres. Et quelles photos ! En premier lieu, Barbara Steele se voit totalement réhabilitée. Mais le plus beau, c’est qu’elle apparaît à l’occasion d’un film qui vient de sortir (je n’ai jamais compris pourquoi) en première vision française à Clermont-Ferrand. De la sorte, nous grillons la politesse aux confrères professionnels. Vous comprendrez donc pourquoi Danse macabre figure aussi parmi mes films fantastiques préférés, outre le fait qu’il s’agisse là encore d’un petit chef d’œuvre du cinéma d’horreur italien.

Un détail enfin, qui aura sans doute échappé à la plupart mais représente un atout financier considérable: l’inscription à la Commission paritaire des publications et agences de presse sous le numéro 42 968. Désormais, les frais d’expédition se réduisent à presque rien (à l’époque, moins d’un centime par numéro). Un sacré ballon d’oxygène !

 

Le numéro 4 de 94 pages s’ouvre sur La colonne, deuxième nouvelle de George Kilian. Un véritable régal qui conduit un Gérard Temey enthousiaste à lui consacrer une page entière de présentation. Texte rédigé, nous dit Gérard, durant le voyage de noces de son auteur entre un Fredric Brown, deux caresses et trois Vian . Et c’est vrai qu’il y a des influences dans ce récit déjanté -dirait-on aujourd’hui -, sulfureux, bourré d’humour et de canulars. Celle de Boris Vian sans nul doute ou de Kafka, mais probablement aussi de Pierre Dac. A le parcourir aujourd’hui, on peut se rendre compte quel auteur nous avons raté.

Pour le plaisir, et sans la permission de l’auteur, je livre ici quelques phrases pêchées vraiment au hasard :

" Il aimait jusqu’à la dévotion les machines qui vous grignotent le temps comme un pain d’épice, n’en laissant qu’une miette légère facile à digérer. "... " La chose, comme on disait au début, ressemblait en effet à une colossale boîte de conserve sans les étiquettes et le mode d’emploi. "...  " La route se mit à frétiller sous les roues. Ce dernier phénomène n’était pas indiqué dans la notice d’entretien mais Karl eut nettement conscience de sa réalité objective "... " L’hélicoptère tournoyait à si haute altitude que la taille des fourmis des sables se réduisait à celle du plus rachitique staphylocoque "... etc...

Deuxième surprise de ce numéro : Yragaël ou la fin des temps (vers 3 200) de Michel Demuth. Oui ! Vous avez bien lu. Il s’agit d’une " Galaxiale " [dont la série paraissait alors dans la revue Fiction et dont les deux premiers volumes ont été publiés depuis aux éditions J’ai lu] mais qui demeure aujourd’hui encore inédite puisque appartenant à ce qui devrait être le troisième volet de l’Histoire du Futur entreprise par Michel. Puissent ces lignes l’inciter à l’achever enfin.

Quant à la couverture... rien de nouveau. L’œil est toujours présent. Il s’y maintiendra aussi dans le suivant après lequel, enfin, elle changera de look.

Daté de juillet-août, le numéro 5 - ne comprend que 82 pages (si l’on peut dire). Mais les illustrations de la rubrique In-ciné-ration se multiplient (avec quelques imperfections liées à un problème de révélation des plaques si je me souviens bien). Un certain Rémi Maure (alias Jean-Pierre Moumon) se lance dans une approche de l’œuvre d’Edgar Rice Burroughs et la chronique des Bandes dessinées que propose Jean-Pierre Bouyxou depuis le n° 3 prend de l’ampleur.

 

Un combat de chevaliers chevauchant un dragon (dessin signé Christophe Aymerr) remplace irrémédiablement l’œil de couverture à partir de ce numéro 6 qui voit Gérard Temey endosser l’habit de rédacteur en chef et Françoise Brecht disparaître sans bruit de la direction. Il est vrai qu’elle n’y figurait déjà plus que par principe et essentiellement pour avoir été la fondatrice de Mercury qui lui devait le fameux oeil. Quatre-vingt-dix-huit pages sont proposées aux abonnés et acheteurs. Rémi Maure boucle son article sur l’auteur de Tarzan. Les auteurs de nouvelles ont toujours la part belle. Mais c’est du côté de la chronique de Jean-Pierre Bouyxou que les regards se focalisent. Un long article sur le Fantôme du Bengale, par ailleurs fort documenté - et illustré du mieux qu’il le peut par un Gérard Temey des plus performants dans l’art de la reproduction - nous vaut une lettre de rectification signée conjointement par Alain Dorémieux et Jacques Sadoul (elle paraîtra dans le numéro suivant). C’est très ennuyeux, pensons-nous au prime abord. Si l’auteur d’un article commet des erreurs que nous cautionnons en le publiant, nous allons y perdre en crédibilité. Mais l’erreur est humaine et, dans le cas présent, tout à fait justifiable. A la réflexion, nous ressentons une immense satisfaction : celle de constater que Mercury est lu, et pas par n’importe qui, par les deux personnes qui, à l’époque, représentaient pour ainsi dire toute la science-fiction en France. C’était en quelque sorte une consécration.

Le numéro 7 couvre quatre mois (de novembre 65 à février 66). Il ne comporte que 62 pages d’une impression très améliorée par l’acquisition de la Rex Rotary. La diminution brutale du nombre de pages et le retard de parution s’explique par la parution de Mercury-Bis que j’évoquerai plus loin. Le Fantôme du Bengale revient sur le devant de la scène avec la mise au point signalée auparavant et les explications indispensables de J.P. Bouyxou. Mais c’est un autre article qui va plus encore mobiliser l’énergie de Jacques Chambon, de Gérard Temey et de moi-même. Depuis l’édition en volume des aventures de Barbarella, l’arrivée des Jodelle, Phoebe Zeit-Geist et autres Scarlett Dream, l’Italie s’est mise à son tour à la mode de l’héroïne de B.D., à la différence près que Alika se signale par un érotisme agressif, que Selene - sosie de Brigitte Bardot - affiche ses préférences pour des postures sans équivoque. La multiplication de ces fumetti et un voyage en Italie où Mercury se voit remettre une médaille lors d’une convention à Carrare sont à l’origine du long article intitulé Statut de femme dans la bande dessinée d’avant-garde. L’intérêt des lecteurs nous conduira à remettre le sujet sur le tapis. A noter la création d’une section que nous intitulons vogletextes pour insérer des petites oeuvres souvent inclassables

Mercury-Bis n° 1 : demi succès ou demi échec ? Aujourd’hui encore, je n’ai pas de réponse. Une chose est certaine, l’entreprise était un peu folle. Lancer un fanzine consacré au cinéma-bis (une première en France) était déjà fort hasardeux. Et quoique nous fûmes, Gérard et moi, des amoureux de 7ème art en général - mais davantage encore de ce cinémas de quartier aujourd’hui disparu qui projetait en alternance les combats de Maciste contre l’injustice et les marches funèbres de Django, les résurrections de Dracula ou les dépravations d’un Docteur Orloff - il nous était quasiment impossible de mener de front les deux publications. Enfin, le prix de revient et les difficultés à réussir de bons tirages photographiques - en dépit de la bonne volonté de l’offsettiste de la fac - condamnaient rapidement l’aventure. Ce numéro fut donc le seul que nous avons réalisé. Peu après, Alain Schlockoff prendra le relais d’un numéro deux qui se transformera très vite en d’autres appellations pour devenir enfin L’écran fantastique. Mais cette histoire n’est plus la nôtre.

Pour en revenir à Mercury-Bis, consacré intégralement à Boris Karloff, je dois dire que j’en ai été bien plus le spectateur que le réalisateur. La dactylo en a incombé presque entièrement à Gérard Temey. La couverture est signée R.G. Marongiu qui, avec Jean-Pierre Bouyxou et Jean-Claude Michel, formait le triumvirat de base de ce numéro qui fut tiré à 350 exemplaires.

Mercury n° 8 sort en mars 1966, comblant un peu le retard pris par le précédent. Cette fois encore, le nombre de pages a été réduit à 66, justement pour ne pas aggraver le dérapage., Pour le coup, les rubriques s’en trouvent ramenées à la portion congrue. Enfin, exceptionnellement, pas de photos. Mercury-Bis a grignoté toutes nos ressources.

Le numéro suivant [9-10] retrouve la double numérotation déjà effectuée avec le [1-2]. Il sort au mois de mai avec une couverture enfin digne de ce nom ; imprimée et non ronéotée, dotée d’un visage de vampire que nous a dessiné Bertrand Dupont. Il comporte 118 pages et s’ouvre sur un éditorial rapport qualité-prix qui nous vaut les foudres de nos confrères. Le sommaire est plus qu’alléchant avec cinq auteurs italiens au programme, le retour de Marc Peyre et un excellent Michel Demuth. Les photos retrouvent droit de cité et certains bas de page sont agrémentés de pavés de presse de films qui apportent un peu de couleur et la qualité imprimerie à notre objet. Au chapitre des rubriques, le Statut de la Femme dans la B.D. réapparaît pour compléter l’approche précédente et faire découvrir de nouvelles héroïnes. A ce stade, s’il n’était réalisé de manière artisanale, Mercury tiendrait davantage de la revue que du fanzine. Oui mais...

Le stencil électronique apporte une nouvelle amélioration au numéro 11 daté de juillet-septembre et qui comporte 96 pages. Je m’explique. Le stencil électronique autorise une reproduction de dessins d’excellente qualité, mais il coûte cher. Dans certains cas, pour ne reproduire qu’une petite vignette, l’emploi d’un tel système devient donc vite très onéreux. Aussi, en apprenant que des collages sont possibles, avons-nous l’idée de faire reproduire plusieurs illustrations sur un même stencil que nous découpons ensuite pour les insérer sur ceux comportant le texte dactylographié. Travail de bénédictin certes, mais pour les perfectionnistes que nous sommes, " on n’en est plus à ça près ". Un article de Jacques Chambon sur Jodelle va attirer dans le même temps l’attention d’Alain Dorémieux (qui devait sans doute surveiller le bonhomme de près) et conduire notre critique à rédiger des articles dans Fiction.. Sa qualité d’écriture, sa pertinence et sa faculté d’analyse valaient bien qu’il s’exprime enfin pour un plus large public. A noter aussi la présence au sommaire d’un certain Jean-Pierre Andrevon avec une nouvelle qui aura le meilleur suffrage de nos lecteurs et un nouveau retour aux héroïnes transalpines qui se multiplient avec Uranella, Vamp, Sadik, Isterik, Barbel et j’en passe, et où les malheureuses subissent moult humiliations et où - je cite - l’ineffable, l’épouvantable et sublime Masokis recule loin les limites de la censure et de l’aberrant.

Mais ce sont les numéros 12 et 13 (ou 12-13 pour les abonnés) qui représentent ce que Mercury a donné de mieux au cours de sa courte mais passionnante existence.

Autrement dit, ce que nous avons appelé le " Spécial Jean-Louis Bouquet ".

Pour ceux qui ignoreraient tout de Jean-Louis Bouquet, je résumerai en disant simplement qu’il fut un pionnier et un théoricien du cinéma durant la première partie de sa vie avant de devenir écrivain. Et quel écrivain ! L’un des tout meilleurs auteurs de la littérature fantastique du vingtième siècle, que Roger Caillois a honoré en incluant sa splendide nouvelle Alouqa ou la comédie des morts dans sa monumentale Anthologie Internationale du Fantastique éditée par NRF Gallimard.

Quelques citations pour l’exemple :

Je n’ai jamais oublié La cité foudroyée de Jean-Louis Bouquet et Luitz-Morat. Et pour cause, puisqu’entre onze et douze ans, j’eus l’occasion d’en faire plus de cent projections, guettant chaque fois la réaction des spectateurs au moment où la dernière bobine révélait que les deux tiers du film s’étaient déroulés dans la tête du héros " (Alain Resnais)

S’il existe, bien sûr, d’autres conteurs fantastiques français contemporains dignes d’attention -Cassou, Brion, Mandiargues...-, je n’en vois guère qui me donnent autant que Bouquet le sentiment exact de ce qu’est, pour moi, le fantastique... ce mélange quasiment indéfinissable d’irrationnel et de réel d’où doit toujours, nécessairement, sourdre la poésie " (Alain Stragliati)

Je tiens pour un chef-d’oeuvre Asmodaï ou Le Piège aux âmes qui nous fait assister à une terrifiante évocation des puissances infernales dans un grenier de village. Cette... histoire... est aussi hallucinante que les meilleurs contes fantastiques de Maupassant ou de Villiers de l’Isle-Adam " (Jean Rousselot)

C’est une oeuvre (Les Pénitentes de la Merci) qui vous impressionne jusqu’au malaise, qui vous poursuit après coup et creuse en vous des racines pour mieux continuer à vous obséder. Une oeuvre flamboyante et sombre, qui brûle quand on y touche, qui inquiète comme quelque chose d’un peu trop hors nature pour ce monde. On ne peut même pas dire qu’elle vous séduise : elle est au-delà de la séduction ; elle ne cherche pas à plaire ; elle subjugue... Le fantastique y est splendide, d’une beauté hallucinatoire aux feux de diamant noir. " (Alain Dorémieux)

" En rendant compte de " La couleur tombée du ciel de Lovecraft), je demandais si, comme pour ce dernier, on attendrait que J.L. Bouquet fût mort pour consacrer son talent. " (Maurice-Bernard Endrèbe)

Il n’est pas aisé de dire ce qui sous-tend aujourd’hui communément un certain nombre de démarche... qui, pour moi, disposent entre toutes d’un pouvoir alertant. Je me bornerai à mentionner parmi elles, dans le sens de la pénétration du monde par la voie occulte, les oeuvres de Raymond Abellio, la détection d’un nouveau fantastique : Le Visage de Feu de Jean-Louis Bouquet. " (André Breton)

En lisant les quatre étonnantes nouvelles qui composent Le Visage de Feu et notamment l’inquiétant chef-d’oeuvre intitulé Alouqa ou La Comédie des Morts, on se convaincra qu’E.T.A. Hoffmann, R.L. Stevenson, Edgar Poë viennent de trouver en Jean-Louis Bouquet non plus, cette fois, un suiveur ou un disciple, mais un rival de leur catégorie et de leur classe, nous n’hésiterons pas à dire un égal. " (Maurice Renault)

Ce numéro consacré à Jean-Louis Bouquet est tout à la fois un régal mais aussi un considérable travail de recherches, de contacts, de demandes d’autorisation, sans oublier les efforts déployés pour présenter, avec les moyens dont nous disposons, un objet qui soit à la hauteur de nos ambitions et de la personne que nous voulons honorer. La récompense nous vient des encouragements que l’on nous prodigue, de l’aide spontanée que nous accordent Maurice Renault (le patron des éditions Opta), Alain Dorémieux, Roland Stragliati, Francis Lacassin et bien d’autres, et de Jean-Louis Bouquet lui-même qui ira même jusqu’à nous offrir un somptueux repas pour nous remercier alors que c’est nous qui lui devons tout. Au total, l’hommage proprement dit représente 135 pages auxquelles s’ajoutent 53 pages de nouvelles d’autres auteurs et d’articles d’actualité. Les abonnés - puisque nous avons regroupé les numéros 12 et 13 en un seul volume à leur intention - reçoivent donc un exemplaire de près de 200 pages qui fait dire à Alain Dorémieux, lorsque je le lui remets, que ce doit être un record du monde.

Une fois encore, je dois saluer l’énorme travail abattu par Gérard Temey qui a poussé le souci de bien faire jusqu’à faire reproduire l’ensemble des trois panneaux de la Danse Macabre de l’abbaye de la Chaise-Dieu pour l’illustration d’Alouqa et l’intégralité des photos des scénarios de La Cité Foudroyée et du Diable dans la Ville gracieusement prêtés par la Cinémathèque Française et la Fédération Française des Ciné-Clubs.

Ce spécial fut tiré à 280 exemplaires numérotés pour le volume relié plus quelque 300 exemplaires de chacun des numéros de la formule séparée. Diffusé dans quatre librairies parisiennes, à Bruxelles, Bordeaux, Clermont-Ferrand, Grenoble, Lyon, Marseille, Rennes, Rouen et Vichy, il fut épuisé en quelques mois.

Le numéro 14 représente à mes yeux et à bien des égards le seuil ultime au-delà duquel il était impossible d’aller. Techniquement parlant, Mercury en est à son apogée. La reproduction des textes, des dessins et des photos (compte tenu des moyens de l’époque) est proche de la perfection. Les nouvelles signées Pierre Barbet, Maurizio Viano, Marcel Battin, Lino Aldani, Gérard Torck, Nathalie-Charles Henneberg (excusez du peu !) pourraient avoir été publiées dans un magazine professionnel. Les articles (Filmographie des loups-garous, Les bandes dessinées en Italie...) ne leur cèdent en rien. Ce qui cloche, c’est l’avenir. Jacques Chambon a émigré à Aubusson où il débute son professorat tout en préparant l’agrégation. Gérard Temey se prépare à rejoindre Paris pour achever son parcours universitaire. Et le volume des pages, la qualité d’ensemble et l’inflation du nombre de lecteurs constituent soudain un handicap quasi insurmontable pour quelqu’un qui va soudain se retrouver seul pour assumer toutes les tâches, de la dactylo au tirage, de l’assemblage à la diffusion, sans oublier le courrier, la lecture des textes, la recherche des illustrations et j’en passe. En fait, pour continuer Mercury, il faut passer à la vitesse supérieure, c’est-à-dire devenir une revue professionnelle.

Des réunions ont lieu à Paris avec Maurice Renault, Gérard Klein, Jacques Goimard, Nathalie Henneberg, Alain Hilleret(Arcadius), Jacqueline Osterrath entre autres. Des contacts sont pris avec Astounding/Analog, Ted Carnell, l’Italie, l’Allemagne afin d’acquérir les droits de textes étrangers. Une souscription est lancée et Maurice Renault recherche un financier. Le projet est en bonne voie. L’éditorial de ce numéro laisse déjà entendre la future transformation.

Le n° 15. L’ultime. Couverture de Lougu (en couleurs s.v.p.) ; 126 pages ; tirage 600 exemplaires.

Il est daté d’octobre 1967 et s’ouvre sur un éditorial en forme d’au revoir qui dresse aussi le bilan des trois années d’existence, des progrès réalisés et explique les motifs de l’arrêt du fanzine. Réalisé pour partie avec Gérard Temey, j’en assume l’édition et la distribution seul puisque mon " rédacteur en chef " habite désormais la capitale. La partie " textes " est copieuse. Il fallait publier les meilleurs des récits non retenus pour la revue à venir. Ils sont signés Max-André Rayjean, Pierre Versins, Piero Prosperi, Yves Dermèze, Maurice Limat, Arcadius. De nombreuses photos illustrent la fin de la filmographie des loups-garous. Quelques titres pourtant sont simplement tapés à la machine, faute de temps pour effectuer les derniers collages. Bien que d’une qualité largement au-dessus de la moyenne, le relâchement est net. L’esprit est ailleurs.

Le rêve d’Espace

Les éléments de la revue se précisent et deux numéros d’ESPACE sont quasiment prêts. Le sommaire du numéro un comporte des récits de Poul Anderson (Le long cours), de Théodore Sturgeon (La sorcière du marais), de Gérard Klein (Avis aux directeurs de jardins zoologiques)... La couverture est prête elle aussi, signée Gaughan, l’un des plus célèbres illustrateurs américains de l’époque. Les rubriques sont quasiment bouclées. Le financier tant espéré a été trouvé et je le rencontre en compagnie de Maurice Renault au Claridge, sur les Champs-Elysées.

Et nous voilà en mai 1968.

Le financier se dérobe. Les espoirs s’envolent. Vous devinez la suite. Je me paye une super dépression. Je parviens néanmoins à rembourser la presque totalité des souscripteurs et à payer un traducteur - suite à un procès perdu - dont le travail incorrect et inachevé ne peut être replacé. Tous les autres textes, fort heureusement, seront repris par Opta qui publiera dans Fiction les nouvelles traduites (merci à Alain Dorémieux et à Michel Demuth).

L’aventure s’est achevée. Une autre recommencera peu après puisque, contacté par le directeur du cinéma Rio en grandes difficultés je vais me lancer dans la programmation et la restauration de cette salle qui abritera quelques années plus tard la Première Convention Française de Science-Fiction.

Mais ceci est une autre histoire.

Jean-Pierre Fontana
novembre 2001

   

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